Réédition : The Mark of Zorro (1940)


THE MARK OF ZORRO (1940)


Réalisé par Rouben Mamoulian




Marqué du M de Mamoulian, Le Signe de Zorro (1940) est bien plus qu’un film de cape et d’épée de l’âge classique hollywoodien, bien plus qu’un volet parmi d’autres de la saga Zorro. Certes moins « olé olé » que les volets plus récents et en couleur du ténébreux héros, ce film, approuvé par la censure de l’époque, révèle cependant toute l’intelligence et l’élégance de son réalisateur. A l’origine, Le Signe de Zorro fut choisit par la Fox pour répliquer au succès du Robin des Bois technicolor de la Warner, filmé sous la caméra curtizienne. Ainsi, Zorro, autre héros hors-la-loi, ami des pauvres, se substitue à Robin, il n’en reste pas moins que Zorro est un personnage bien plus sombre et filmé de manière beaucoup plus énigmatique par la caméra mamoulienne.

Don Diego Vega, jeune cavalier, doit partir de Madrid pour revenir chez lui à Los Angeles où il apprend que son père a dû laisser sa place d’alcade à un avide et despotique Don Quintero. Celui-ci abuse de son autorité pour s’enrichir, protégé par le capitaine Esteban (Basil Rathbone), véritable ennemi de Zorro. Don Diego décide alors d’enfiler un masque pour pouvoir se venger. Après Douglas Fairbanks en 1920, c’est Tyrone Power qui se cache ici sous le masque du justicier Zorro.

Le Signe de Zorro scelle l’entrée de Mamoulian au sein du studio de la Twentieth Century Fox et continue sa réflexion sur le thème du double, car chez Mamoulian, tout est double, tout se reflète et tout a une ombre. Déjà ses précédents héros portaient en eux la marque de cette dualité métaphysique, division entre le bien et le mal dans Docteur Jekyll et Mister Hyde, division entre l’homme et la femme dans la Reine Christine, et nous voici avec un autre personnage du double, Zorro, divisé entre son côté aristocrate superficiel (Don Diego Vega) et son côté vengeur masqué (Zorro).

Choix personnel du réalisateur, Mamoulian préfère tourner Zorro en noir et blanc plutôt qu’avec le technicolor du Robin des Bois. Choix adroit et subtil de Mamoulian, dont la caméra apparaît bientôt aussi affûtée que l’épée de son héros. Le noir et blanc distille un charme énigmatique, allanr de paire avec le mystère Zorro. Don Diego évolue ainsi entre ombre et lumière, entre secret et vérité. Le film pourrait presque s’appeler « Zorro ou comment le noir et le blanc s’engendrent et se divisent » (Pierre Berthomieu). Bien entendu, le noir et blanc garde l’idée d’une division, mais Mamoulian dépasse cette frontière manichéenne. Le personnage Zorro s’engendre des ombres romanesques de la caméra mamoulienne, il se crée dans l’obscurité et la noirceur. Zorro est un héros de la vengeance. Son épée est à double tranchant, elle menace aussi bien le pauvre au début qu’elle lutte avec le méchant à la fin. Bien entendu, Zorro n’est pas un héros du mal, mais il porte en lui une noirceur qui ne peut être oubliée.

Le dynamisme du film réside aussi bien dans la fine lame de notre héros que dans le style très chorégraphié de Mamoulian, où les duels sont filmés comme des danses. Tous ces duos (danses et duels) sont des moments particuliers où les personnages s’unissent et se divisent. Ainsi, Lolita Quintero (Linda Darnell) et Don Diego ne forment plus qu’un lorsqu’ils dansent. Au contraire la scène finale du duel, opposant les deux personnages antagonistes, Esteban et Don Diego, met en scène le bien et le mal.

Finalement, on pourrait presque rebaptiser ce film « The Mark of Mamoulian ».

Magdalena Krzaczynski

Réédition : Deux Têtes Folles (1964)


DEUX TÊTES FOLLES


Réalisé par Richard Quine (1964)




Déjà dans L'adorable Voisine (1958), Richard Quine pratiquait avec humour l'auto-dérision en associant son nom avec la statuette la plus minuscule du générique. Il en profitait aussi pour récupérer le couple Novak/Stewart qui s'aimait vaporeusement dans l'univers quotidien de Vertigo (1958 idem), histoire d'inverser les choses et de placer dans un univers magique et incroyable des amants enfin palpables.

Quelques années plus tard, Quine ne se joue plus d'un film mais de l'intégralité du système hollywoodien. Il faut dire que la décennie méritait un retour, et qu'entre la fin de l'âge d'or et le renouveau du nouvel Hollywood il y avait à faire. Et puis la Nouvelle Vague française inspirait beaucoup – l'action se situe donc, comme le titre anglais l'indique (Paris When it Sizzles), à Paris.
Audrey Hepburn joue une simple secrétaire, engagée par William Holden pour taper le scénario auquel il est supposé travailler depuis des mois alors qu'il n'a que des feuilles blanches à lui proposer à son arrivée. Mais qu'importe : un peu de persuasion suffit, et sous les yeux émerveillés de la jeune dactylo il ne fait bientôt aucun doute que le garçon et la fille se rencontrent en page quatre, que le premier rebondissement a lieu en page six et le premier baiser en treize. Il suffit de remplir les pages blanches, étalées par terre dans un souci de précision géographique et temporelle.

C'est bien plus drôle qu'un film de la Nouvelle Vague, nous confiera Audrey qui en a tapé d'autres.

Les deux personnages s'attellent donc à la tâche, et de retours rapides en rebondissement, de ratés en propositions loufoques, ils tâchent d'écrire le fameux scénario. Ils s'y mettent en scène, un peu, puis beaucoup. Ça passe par tous les genres hollywoodiens, et Audrey avinée ira jusqu'à proposer d'être poursuivie par un vampire avant de s'échapper en avion... Holden, lui, renonce dès le début à remplir un Paris du quatorze juillet avec des inspecteurs en gabardines, mais il ne rechigne pas à ce que son héros s'aventure sur les plateaux désertés d'un studio français pour y voler les bobines d'un film prêt à sortir. On a donc droit à la traversée de la jungle emplie de bêtes féroces et, censure oblige, à la partie de tric-trac survenant immanquablement au moment où le héros allait se jeter sur le lit avec une héroïne peu vêtue.

Scénario ficelé avec adresse qui s'interroge sur le credo hollywoodien : pour ne citer que Minnelli, « le monde est une scène, et la scène est un monde de divertissement ». Mais si chez Minnelli on est heureux en faisant le clown, chez Quine la réalité quoiqu'animée par la fiction prévaut. Unfaithfully Yours proposait la même chose : passer par la thérapie de la fiction pour reconnaître que la réalité a ses bons côtés. Chez Quine, l'amour prévaut aussi, et basé sur l'illusion il finit par voler de ses propres ailes.

Piera Simon

Musique : It’s not me it’s you - Lily Allen


IT'S NOT ME, IT'S YOU


De Lily Allen
Catégorie : Pop
http://www.myspace.com/lilymusic




Février 2009, Lily, princesse timbrée de la pop british, revient en force avec It’s not me, it’s you. Après le succès de Alright, Still son premier album ska gracieux, la chipie rebondit, après une triste parenthèse Drugs, Alcohol & Chemical Brothers, avec une pop plus électro – qui lui va à merveille. Si la petite Lily agace plus d’un anglais old school, elle lance pourtant une grande mode : celle de la Londonienne Hype un peu trash, au petit minois, qui chante, avec simplicité efficace, le désordre qu’est l’amour sur des chansons mélo-dramatiques. Kate Nash ou l’anti-gay Katie Perry suivent (sans l’égaler) la recette britpop de Tante Lily, qui marche assurément ; l’album It’s not me, it’s you se classe toujours au sommet des charts outre-manche, un mois après sa sortie. Les chansons « Everyone’s at it » sur la cocaïne antidépresseur, « Fuck you » (Georges Bush) et « Not Fair » où elle reproche à son petit ami de ne pas la satisfaire au lit, semblent ravir les jeunes de la génération Ipod et MySpace et effrayer les ménagères de plus de 50 ans. Toutefois, Lily Allen, qui souffre un peu de son image de Bad Girl, sait poser sa voix touchante sur « Who’d have known », cousin de « Littlest Things », que les Beatles auraient pu chanter – rien que ça. « It’s not me… » est définitivement une petite réussite, rayonnant et frais, à l’image de Lily Allen, virtuose de 23 ans.

Roseline Tran

Musique : Monsieur Satie


L'HOMME QUI AVAIT UN PETIT PIANO DANS LA TÊTE

Monsieur Satie




« Ils se sentent bien, les rêves dans sa tête. On dirait qu’ils se parlent entre eux, qu’ils s’allongent dans les songes, qu’ils font un pique-nique en écoutant de la musique.»

On connaît tous les Trois Gymnopédies (1888) et les Six Gnossiennes (1890-1891), pourtant Erik Satie est plus méconnu, si ce n’est incompris. Loin de son image de compositeur dilettante et simpliste, Satie est un fantasque, un poète, un rêveur fou, un original mélancolique cachant ses sentiments derrière ses notes et ses titres saugrenus.

A travers Monsieur Satie, l’homme qui avait un petit piano dans la tête, fantaisie pour comédien et pianiste (respectivement François Morel et Frédéric Vaysse-Knitter) en un livre et un cd, Carl Norac propose de découvrir cet étrange personnage au détour de huit histoires illustrées, biographie fabulée et fabuleuse comme aurait pu l’écrire Satie lui-même. Si l’on trouve cet ouvrage au rayon jeunesse (édition Didier Jeunesse), il ne pourrait y avoir de meilleure façon d’approcher l’univers décalé de Satie, à quelque âge que ce soit ; écouter la musique, laisser danser nos yeux sur les pages colorées, il n’en faut pas plus pour goûter avec délectation la poésie et l’humour du compositeur. Tendre, drôle, mélancolique, on aime ce personnage sensible qui, vivant en avance sur son temps, fut parfois en retard sur sa vie, un solitaire qui s’habilla toujours d’élégance et d’esprit par pudeur et modestie. Il finit sa vie seul et pauvre, mais nous laisse une collection d’œuvres d’une tendresse rare qui font toujours frémir.

Morceaux en forme de poire, Croquis et agaceries d’un gros bonhomme en bois, Préludes flasques (pour un chien)… les personnages de ses pièces, poèmes, lettres et chansons (encore plus méconnus que ses morceaux) apparaissent dans les histoires au fil des pages et au courant de la musique. On retrouve la Pauvreté, celle qu’il décrivait comme une « fillette aux grands yeux verts », son parapluie, son chapeau, etc. Le chapitre « l’affaire du baiser », pour n’en citer qu’un, mêle merveilleusement tous les états d’esprit du personnage : rêveur fou avec sa « nuit qui sent le chocolat » (Valse du chocolat aux amandes), amoureux fantasque dans sa déclaration, mais aussi solitaire maladroit et mélancolique (la belle excentrique : valse du mystérieux baiser dans l’œil). Un ravissement pour les oreilles, les yeux et le cœur.

En tournée international, un spectacle des textes de Satie dits par François Morel (et à certaines dates chantés aussi par Juliette) et accompagnés au piano par Alexandre Tharaud, déjà présenté début février à la Cité de la Musique, sera de retour à Paris le 17 juin au Théâtre des Champs Elisées.

Ana Kaschcett

Musique : The BBC Sessions - Belle & Sebastian


THE BBC SESSIONS


De Belle & Sebastian




Du fameux « Bowie at the Beeb » aux sessions cultes des Who et autres Small Faces, la réputation des BBC Sessions n’est plus à faire. Mais à quoi peuvent ressembler les enregistrements dans la célèbre radio britannique d’un groupe aussi peu réputé pour ses prestations scéniques que Belle & Sebastian ? Regroupant des morceaux de la période 1996-2001 – période de grâce si l’on en croit les fans de la première heure – ces BBC Sessions ont finalement l’allure d’un best of idéal.

Même si ces sessions « live » ne diffèrent pas radicalement de ce qu’on peut entendre sur les albums studios, elles permettent toutefois d’entendre d’une oreille neuve des choses pourtant bien connues. Les compositions de B&S retrouvent en effet une nouvelle fraîcheur et le son devient plus aérien et plus brut, sans toutefois s’éloigner de la douceur et de la belle fragilité qui caractérisent tant leur musique. Dès les premières secondes de The State I Am In, la magie des lieux opère sur le groupe écossais et la voix hésitante mais sincère de Stuart Murdoch nous replonge dans les charmes imparfaits des chansons du début de leur carrière. La ballade mélancolique Seymour Stein contraste avec les guitares tortueuses de I Could Be Dreaming, qui rappelle certains passages du 1969 du Velvet Underground ou le Felt de Forever Breathes... Le très byrdsien The Magic of a Kind Word marque déjà le début du B&S nouvelle version – c’est-à-dire celui qui, depuis 2003 et sa signature sur le label Rough Trade, se caractérise par des morceaux plus remuants et un son plus « propre ». Le duo Stuart Murdoch-Isobel Campbell y fait encore ici des miracles d’harmonie vocale. Celle-ci trouve d’ailleurs son chant du cygne avec le très déprimant mais très beau Nothing in the Silence qu’elle interprète seule. Mais le sommet du disque se trouve sur ce somptueux The Stars of Track and Field dont on sent la légère tension monter progressivement mais qui, par la précision du jeu, donne l’impression d’une énergie douce, tout en retenue.

Ces BBC Sessions s’accompagnent d’un « live in Belfast » plus anecdotique mais tout de même plaisant. Enregistré en décembre 2001, ce live nous donne l’occasion d’entendre des reprises des Beatles (Here comes the Sun), du Velvet Underground (I’m Waiting for the Man) et du groupe dublinois Thin Lizzy (Boys Are Back in Town).

Alors, ce Belle and Sebastian : The BBC Sessions doit-il être réservé aux fans only ? Sûrement pas ! Il peut même servir de bonne entrée en matière à tous les curieux qui souhaiteraient découvrir Belle and Sebastian en 2009. Car, il faut bien le dire, avec ses mélodies parfaites, ses voix angéliques et ses orchestrations soignées, ce disque est un parfait croquis de ce que l’un des groupes contemporains les plus importants est capable d’offrir. Magnifique !

Sébastien Jenvrin

Théâtre : Un Théâtre au Féminin


L'ART DE DONNER LA PAROLE A CEUX QUI SE SONT TUS





Hasard du calendrier, arrivée du printemps, concordance des désirs… Trois théâtres, trois pièces, un seul centre dramatique : la Femme. Figure, personnage théâtral ultime dans sa grandeur comme dans sa décadence, ses courbes sont tracées avec fièvre toujours par des plumes telles que celle de Tennessee Williams, Howard Barker et Edmond Rostand.

Elle est d’abord femme-enfant au théâtre de l’Atelier, dans l’adaptation théâtrale du film Baby Doll d’Elia Kazan, écrit par Tennessee Williams en 1956. Mélanie Thierry interprète la dite BabyDoll, mariée à Archie Lee, homme ruiné, bien plus vieux qu’elle, ayant promis de ne la toucher que lorsqu’elle sera prête. C’est justement la veille du vingtième anniversaire de la jeune femme – date limite après laquelle elle devra consentir à consommer ce mariage – que se déroule la pièce. Archie Lee, frustré par le mépris de sa femme, commet l’irréparable pour retrouver sa fortune d’autrefois : il incendie l’égreneuse de coton de son rival, le rital Silva Vacarro. Pris dans l’engrenage de sa folie désespérée, il laissera sa BabyDoll en compagnie du fougueux Silva la journée entière. Les deux jeunes gens vont alors s’aventurer dans un jeu dangereux… A la fin de cette journée, la chaleur et l’ivresse font place à la nuit froide et implacable. Si l’ambiguïté perverse de la BabyDoll interprétée à l’écran par Caroll Baker, qui fit scandale à sa sortie, est atténuée au profit du jeu plus naïf et innocent – mais non dénué de caractère – de Mélanie Thierry, la pièce ne perd pas de son mordant. On retrouve les entrelacs de manipulation, vengeance, érotisme et désirs exacerbés qui font l’univers tragique de Williams. Un spectacle qui se révèle à la fois poétique, sulfureux et mélancolique, à l’image du génie de son auteur.

Comment le savoir vient aux jeunes filles, ainsi est sous-titré Le Cas Blanche-Neige d’Howard Barker que l’on retrouve aux ateliers Berthier pour le cycle consacré au dramaturge britannique par le théâtre de l’Odéon. Comme il l’avait fait dans Gertrude (le cri), présenté en janvier-février par Corsetti, Barker invoque une nouvelle fois l’essence tragique de l’« être-femme » dans un royaume d’homme à travers le personnage de la Reine, fascinante femme-fatale quadragénaire. Si, pour un Roi, il convient de différencier un corps privé et un corps politique, l’intimité de la femme est lui directement l’enjeu politique. Aussi c’est la sexualité assumée de la Reine qui l’arme d’un pouvoir d’attraction irrésistible et qui fascine jusqu’à la faussement prude Blanche-Neige. Jalouse de son pouvoir, pour s’initier à la féminité, celle-ci disparaîtra dans la forêt et y deviendra l’esclave sexuelle de sept hommes. Mais la Reine reste malgré tout le centre incontournable de tous les désirs. Librement inspiré du célèbre mais littérairement plus méconnu conte des frères Grimm, le texte cru, voire obscène, brutal, révèle toute sa poésie à travers la mise en scène décalée de Frédéric Maragnani. Sol vert anis, petite allée de galets blancs, coupe de pommes rouges, la scénographie acidulée présente l’univers enfantin, féerique du conte, mais dès lors que l’on ouvre les portes au centre du plateau, on quitte l’enfance pour plonger dans un monde sans innocence. Servi par une interprétation surprenante, Le Cas Blanche-Neige réussit avec élégance à allier humour, poésie, dépravation et tragédie.




Si Barker aime à donner à un personnage quasi-muet, voire absent, dans le mythe d’origine une position centrale dans ses pièces (la Reine Gertrude, le Père et la Marâtre de Blanche-Neige…), le maître incontestable dans l’art de donner la parole reste bien sûr Cyrano de Bergerac.

Cyrano, cadet de Gascogne, sait jouer et de son épée et de son verbe avec panache. Il suscite crainte et admiration de tous, même de sa cousine, la mi-précieuse mi-héroïne Roxane, dont il est secrètement épris. La précieuse confie à Cyrano son penchant pour Christian, incarnation de la beauté et de la jeunesse. Seulement, si l’appel du corps et de la chair lui donne la préférence, encore faut-il qu’il sache habiller sa beauté nue pour la garder. Transférant son amour à travers Christian, Cyrano prend alors le jeune homme sous son aile, lui écrivant ses lettres d’amour. Christian sera la beauté, Cyrano l’esprit. Roxane l’héroïne inattendue traversera les champs de bataille pour avouer la victoire de l’âme sur le corps dans l’objet de son amour. Avant la bataille, Christian veut se résoudre à céder la place qui lui revient à Cyrano, comprenant qu’il ne sera jamais aimé pour ce qu’il est seul, mais il est tué au combat et Cyrano se tait, muet pour la première fois. La Comédie Française reprend jusqu’au 22 mars le chef d’œuvre d’Edmond Rostand mis en scène par Denis Podalydès. Mieux vaut prévoir l’attente nécessaire à l’acquisition de l’une des précieuses dernières places, mais le jeu en vaut la chandelle. Si l’élocution de Michel Vuillermoz un peu trop poussée au début encombre la bonne écoute des superbes vers de Rostand, elle gagne en sobriété à mesure que le personnage se retire intérieurement dans sa mélancolie. La mise en scène de Podalydès révèle de belles trouvailles comme, pour n'en citer qu'une, la scène dans la pâtisserie de Raguenau ou la scène du balcon qui se termine dans la suspension fantasmatique d’une Roxane au comble du désir. Une agréable façon de redécouvrir un classique.

Ana Kaschcett


Exposition : Terre Natale - Ailleurs commence ici


TERRE NATALE - AILLEURS COMMENCE ICI


Exposition
De Raymond Depardon et Paul Virilio
Fondation Cartier, jusqu'au 15 mars




Si par le plus grand des hasard vous jetez les yeux sur cet article avant le 15 mars, précipitez-vous immédiatement au 261 boulevard de Raspail, métro du même nom, et ne perdez pas de temps à lire ce qui suit. A moins que vous n'ayez rien d'autre à faire dans le métro.

La fondation Cartier accueille une exposition montée par deux artiste : Depardon le bien connu pour le succès de son dernier documentaire, La Vie Moderne (QL n°0), et qui n'en est pas à sa première collaboration avec la fondation, et Virilio l'urbaniste, que l'on voyait déjà en 2003 proposer une réflexion autour du statut de l'accident et de sa médiatisation. Pour cette fois, le thème sera les mouvements de population. Ou plutôt, l'idée de l'errance et de la mobilité dans le monde d'aujourd'hui.

Si Depardon propose deux documentaires à la limite d'une platitude digne des jolis photos en couleur de Yann Arthus-Bertrand, et qui ne nous apprennent pas grand chose (les minorités sont exploitées et soumises à des pressions, en particulier économiques, qui dénaturent leurs cadres de vie et les empêchent de perpétuer leur façon de vivre et donc à terme leur culture – si je vous l'apprend retournez lire QL dans votre placard. Et on peut faire le tour du monde très très vite (en 14 jours pour Depardon) sans n'en retenir que des clichés), Virilio développe une réflexion à la fois plus poussées et plus intelligemment et esthétiquement mise en espace.

En s'appuyant sur des données statistiques très précises, il propose de visualiser les conséquences de ce qu'il explique en premier lieu (marchant en pied vers le spectateur dans une rue apparemment sans fin) : avec dix années en perspective où plus d'un milliard de personnes vont se déplacer, comment l'homme moderne va-t-il s'adapter ? « Le sédentaire, c'est celui qui part de chez lui, avec son portables, l'ordinateur, aussi bien dans l'ascenseur, dans l'avion, que dans le train à grande vitesse (…). Le nomade n'est nulle part chez lui » ou encore « Nous allons perdre notre identité au profit d'une traçabilité ».

Quarante-huit écrans accrochés au plafond diffusent dans la même salle des bouts d'actualité traitant de l'immigration actuelle. L'image saute d'un écran à l'autre, à moins que tous les écrans n'en fassent plus qu'un et ne forment une seule grande image. L'inondation ou le conflit armé envahissent progressivement l'espace et les réfugiés n'ont plus qu'à s'enfuir d'un écran à un autre...

La salle suivante propose « une visualisation dynamique à 360° des migrations de population et de leurs causes ». A voir pour le croire, à donner envie d'aimer la géo et les statistiques. A base de sons et d'images animées, la terre se déroule sous les yeux du spectateur et se déforme au gré du haussement du niveau de l'eau, où se peuplent de multiples points grouillants d'un pays à l'autre...

Impressionnant.

Piera Simon

Livre : Amis américains


AMIS AMÉRICAINS


Livre
Écrit par Bertrand Tavernier
Éditions Actes Sud




« Voilà l'objet, donc : un « livre-monstre » de 996 pages, deux index de 4500 entrées, 800 photos, 5 kilogrammes de pure cinéphilie. Impossible de le lire en position couchée, en le tenant à bout de bras. » Nous sommes prévenus, et dès l'introduction, par Thierry Frémaux, l'éditeur. Notons qu'on aurait pu s'en apercevoir avant, vu l'épaisseur du bouquin, mais la précision (modulable : ma balance indique 4 kg 600) donne le vertige, la quantité aussi.

Amis américains, sous-titré Entretiens avec les grands auteurs de Hollywood. Sur la couverture, un John Huston buriné tire sur son cigare d'un air méditatif. La photo est belle, comme toutes celles que l'on trouve à l'intérieur : affiches de films, photos de plateaux, portraits, en noir et blanc ou en couleur, plus de huit cent, nous précise-t-on. Rien que pour ça, ça vaut déjà le coup d'oeil. Et le texte, autour, est foisonnant. Anecdotes, souvenirs, entretiens, vingt-huit cinéastes ou scénaristes rencontrés par Tavernier s'expriment, renaissent. Tavernier à voulu donner la parole à ceux qui ont souffert du Mac Cartysme (sections « Liste noire »), sans oublier « le Parrain » (John Ford), ni le genre plus décrié de la série B (Corman), en allant jusqu'à la période contemporaine (« l'amour du cinéma américain », où l'on trouve Alexander Payne, Quentin Tarantino et Joe Dante)... Des textes explicatifs justifiant les choix ou donnant une idée du contexte des entretiens structurent l'ensemble. On en apprend beaucoup, une bonne connaissance de l'oeuvre du bonhomme interviewé et de l'histoire du cinéma américain étant sans doute préférable, mais rien n'empêche de piocher à son goût, et surtout d'y revenir. Bible avez-vous dit ?

Piera Simon

Livre : Manuel de Survie / Conquête de l'Inutile

MANUEL DE SURVIE / CONQUÊTE DE L'INUTILE

Livre
Écrit par Werner Herzog
Éditions Capricci




Il est désormais trop tard pour se rendre au centre Pompidou et profiter de la (nécessaire) rétrospective consacrée au cinéaste Werner Herzog. Les éditions Capricci proposent, à leur façon, de partir à la (re)découverte de ce réalisateur singulier… à travers ses propres mots.

Manuel de survie est un entretien effectué par Hervé Aubron et Emmanuel Burdeau avec Werner Herzog. Au cours de celui-ci de nombreux thèmes se trouvent abordés et chacun semble pouvoir y trouver son compte, obtenir les réponses à ses interrogations. Cependant, le lecteur peut également choisir de simplement se laisser porter au fil des questions, approfondissant sa connaissance de ce réalisateur détonnant, ou bien même le découvrant.

Conquête de l’inutile se présente comme un journal de bord, tenu tout au long du tournage de Fitzcarraldo. Cependant, si l’ouvrage prend la forme d’un journal, celle-ci n’est qu’un prétexte et quand bien même le lecteur n’aurait pas vu le film en question, il se laisse emporter par la verve de Werner Herzog. En effet, il manipule les mots avec un talent certain et ses considérations et ses pensées qui se trouvent consignées ici sont particulièrement savoureuses à découvrir.

La force de ces deux ouvrages réside – notamment – dans l’intérêt dont ils peuvent être porteurs à la fois pour les inconditionnels de Werner Herzog mais également pour ceux qui ne le connaissent que peu (voire pas). Bien entendu, la lecture sera différente dans l’un et l’autre cas. Qui le connaît et l’aime sera ravi d’en apprendre encore davantage, d’avoir une opportunité supplémentaire de tenter de « cerner » ce réalisateur insaisissable ; qui ne le connaît que peu aura certainement (et à raison !) envie de découvrir son univers pour le moins singulier ; un cinéma sans concession, fort, profond… A découvrir !

Sonia Déchamps



Cérémonie : Césars 2009


CÉRÉMONIE DES CÉSARS 2009


Vendredi 27 Février
Canal +




Allumer le tube cathodique est un acte des plus étranges. Le rituel annuel des césars revenant, le jeu consiste donc à se figer devant son petit écran et bien plisser les yeux face à une image déréglée et charbonneuse. Alors, une souffrance les Césars ? Oui car passé les discours solennels, les hommages et les remerciements en cascade, il faudra prendre son mal en patience avant la fameuse remise des prix. Tout en se disant qu’il est de notre devoir de scruter les prestations et d’étudier le palmarès.

Dans la lignée des célébrations hollywoodiennes, la « grande famille du cinéma français » (sic) s’est donc donnée rendez-vous au théâtre de Châtelet pour distribuer la statuette compressée. Présentée par Antoine de Caunes, la grande nouba du cinéma français a rassemblé les célébrités parées de leur clinquant et offert un spectacle assez drôle, parfois somnolent.

L’enfant du rock ouvre le bal avec une chorégraphie alternative et assez savoureuse de Gene Kelly dans Singing in the rain. Julie Depardieu regarde les mouches tourbillonner sous le plafond rococo en évoquant l’âme de son frère défunt. Ca rigole moins. Elsa Zylberstein reçoit le césar du meilleur second rôle. Tremolo dans la voix, elle se noie sous un flot de larmes. La magie des lieux opère. C’est son quart d’heure de gloire, on ne lui enlèvera pas… même s’il est finalement temps de partir. La charmante Déborah François est récompensée en tant que meilleur espoir pour son rôle dans Le premier jour du reste de ta vie. Elle parle de « l’aventure du premier jour ». Elle a bien raison de faire ce raccourci tant la vogue des films au titre emphatique et interminable (du style « chérie, n’oublies de mettre la clé sous la paillasson ») demeure terriblement consternante. Mais, voilà cht’i pas que le jogger millionnaire, Danny Boon, (qui était censé boycotter la soirée en signe de protestation pour le genre comique) fait une entrée surprenante. Le monsieur qui a sauvé les finances du cinéma français s’en sort plutôt bien en ironisant sur sa condition de clown martyr.

De Caunes apporte un petit de piquant à cette soirée télévisée, en se targuant de quelques bons mots. Il informe que, discrimination positive oblige, on ne dit plus « Film noir » mais « Film de couleur ». Ecoutant le concert d’AC/DC qui se joue au même moment à Bercy, il décrispe gentiment la salle en comparant la coupe de cheveux d’Albanel (ministre de la Culture sarkozienne) au casque d’or de Brian Jones (membre originel des Rolling Stones). Passé le plombant hommage à Claude Berry, Florence Foresti invente un scénario où elle se fait se fait emballer par Sean Penn. Dont acte. Enfin, les collégiens d’Entre les murs (meilleure adaptation) provoquent un joyeux foutoir en lançant une déclaration d’amour à Cassel et une demande de turn over présidentiel. Voilà pour la partie rock’n’roll des Césars.

Pour ce qui est des grands prix, est récompensée dans la catégorie film documentaire (très bien fournie), la grande Agnès Varda pour son fantaisiste Les plages d’Agnès. L’americano Jean François Richet obtient quant à lui le prix du meilleur réalisateur pour avoir excessivement fait tourbillonner son objectif dans tous les sens… jusqu’à la nausée. L’acteur Vincent Cassel est élu meilleur acteur pour avoir fait le plein de calories et s’être fait poussé la barbe. La petite surprise de la soirée s’avère donc l’actrice Yolande Moreau qui se voit décerner le prix de meilleure actrice pour son rôle dans le « biopic » Séraphine. Film que tout le monde a manqué et s’empressera de voir ses prochaines semaines. Desplechin repart bredouille. Normal quand on fait un cinéma qui aime se regarder dans un miroir où se réfléchit l’image d’une complaisance lettrée et d’un cynisme bourgeois.

Finalement le meilleur moment de cette cérémonie s’avère peut être l’hommage rendu au génial acteur Dustin Hoffman, alias Le Lauréat, Macadam Cowboy, Little Big Man, Chiens de Paille, Marathon Man, Les Hommes du Président et j’en passe pour les autres décennies…

A moins que, et plus prosaïquement peut être, ce ne soit les interminables jambes de Charlotte Gainsbourg entrevues sous sa robe étincelante.

Romain Genissel