Les Seigneurs de la Guerre


UN MILITAIRE, UN HOMME D'HONNEUR, UN IDÉALISTE.

Les Seigneurs de la Guerre
Réalisé par Peter Ho-Sun Chan & Wai Man Yip
Avec Jet Li, Andy Lau, Takeshi Kaneshiro et Xu Jing Lei
Chorégraphié par Tony Ching Siu-Tung
110min




Grande fresque historique au budget colossal et libre adaptation de faits historiques, The Warlords raconte le vol en éclat d'une fraternité scellée par un pacte de sang entre un général déchu, un vertueux chef bandit et son jeune second idéaliste. Fraternité brisée par la guerre, le pouvoir... et une femme. Nous sommes en 1870, dans une Chine secouée par de multiples conflits sous la dynastie des Qing, et le film de Peter Ho-Sun Chan est presque réussi...

Réunir les superstars Jet Li, Andy Lau et Takeshi Kaneshiro tiendrait du rêve si la nouvelle vague de ces fresques épiques, telles An Empress and the Warriors ou encore Three Kingdoms, n'avait pas cette habitude de suivre une tendance très « bling bling ». Hélas, nul besoin d'être un érudit pour savoir à quel point un projet et une équipe, aussi impressionnants soient-il, ne peuvent garantir un résultat à la hauteur des espérances. Même si le film de Peter Ho-Sun Chan s'est vu gratifié par un nombre impressionnant de récompenses ainsi qu'un incroyable succès au box-office, il semble susciter comme une légère déception, malgré de solides qualités.

Les premiers plans qui surgissent avec fracas sont éloquents. Des hommes se massacrent dans des nuages de poussière et des giclées de sang, et nulle vue d'ensemble ne vient aérer cette bataille que les cadrages du réalisateur rendent sèche et suffocante. Ainsi, Les Seigneurs de la Guerre livre d'emblée son propos : cette histoire se déroulera à hauteur des hommes, en dépit des situations qui les dépasseront de si haut. Comme pour aller dans le sens de l'absence d'effets spéciaux au profit de figurants, de lieux et de costumes bien réels, on ne saurait compter le nombre de plans rapprochés sur les visages des héros, balayant toute vue héroïque pour mieux cerner leur dimension humaine et fragile. La poussière et la boue, incrustées dans les rides des visages fatigués par la famine et la guerre, n'en deviennent que d'autant plus frappantes sur les traits marqués d'un Jet Li, ici véritablement acteur, ou d'une Xu Jing Lei d'ordinaire si radieuse.

La dislocation progressive du trio semble coïncider avec leurs appropriations respectives et de plus en plus exclusives de l'image. En dépit d'un manque de charisme relatif chez les héros, ce sont les cruels dilemmes auxquels ils devront faire face qui les rapprocheront du spectateur, et bien que l'on puisse éventuellement se perdre dans les noms, lors de chaque discours stratégique et politique, le montage ne se départira jamais d'une appréciable limpidité. Les teintes grisâtres ne reflètent pas tant l'âpreté de l'histoire que l'absence de manichéisme. La guerre impose des choix, le pouvoir invite à en faire, l'amour n'en fait qu'à sa tête. Rien n'est blanc ni noir. Tout est gris.

Pierre-Louis Coudercy




Bande-annonce française
(option Youtube HD préférable)



3, Histoires de l'Au-Delà


"LA MORT N'EST PLUS UNE FIN EN SOI. MAIS BIEN UN COMMENCEMENT..."

3, Histoires de l'Au-Delà
Réalisé par Kim Jee-woon, Nonzee Nimibutr, Peter Ho-Sun Chan
Avec Kim Hye-soo, Eric Tsang, Leon Lai, Eugenia Yuan
125 min




Film à sketches pan-asiatique réunissant des réalisateurs réputés autour du thème de l'au-delà, Three fait partie de ce type de projets intéressants mais fatalement hétérogènes de qualité. Trois histoires différentes, l'une en Corée, la deuxième en Thaïlande et la dernière à Hong Kong. Trois sensibilités différentes pour trois manières d'aborder l'existence post-mortem...

Le retour sur Three se justifie par l'apparition dans les salles obscures des Seigneurs de la Guerre, épopée de guerre aux moyens colossaux, réalisée par Peter Ho-Sun Chan. En vérité, plus que le metteur en scène du dernier moyen-métrage de Three, ce dernier a également été l'instigateur du projet – projet qu'il réitérera ultérieurement avec 3 Extrêmes, autrement plus fascinant. Selon ses dires, les films s'exportaient mal entre pays asiatiques à l'époque, exception faite du mastodonte hong-kongais. L'objectif fut donc d'introduire pour chaque réalisateur de son pays deux autres oeuvres en langue étrangère, sur son territoire, et dans le registre horrifique car c'était à priori le genre qui pouvait circuler le plus facilement entre les différentes cultures.

« Film d'horreur » est un mauvais terme pour désigner Three, car si le sketch Memories de Kim Jee-woon s'inscrit pleinement dans ce domaine avec son histoire de hantise, sa photographie froide et ses effrayantes apparitions aux longs cheveux noirs, et si The Weel, celui de Nonzee Nimibutr l'est tout autant (mais dans un sens différent) de par sa médiocrité et sa mollesse, en revanche, celui de leur collègue hong-kongais ne s'éloigne finalement pas tant que cela du registre de prédilection de ce dernier, à savoir le mélodrame romantique.

Les multiples travellings nous laissant contempler les appartements désertés des grands ensembles résidentiels de Hong Kong évoquent un passé abandonné et un avenir incertain. A cet égard, les photographies accrochées à un miroir isolé nous inviteraient presque ostensiblement à imaginer des fragments de vie passée, minuscules vestiges à peine voués à perdurer après la mort de leurs anciens propriétaires. Vie, mort, au-delà... et la fragile passerelle reliant ces trois extrêmes de l'existence humaine... Ce sont ces notions si classiques et pourtant si peu évidentes à appréhender qui composent Going Home, le petit film de Peter Ho-Sun Chan.

Ainsi, c'est entre autres à travers la mise en scène de la première apparition de Leon Lai – dont la composition est étonnante, que l'on en vient à se demander si ce qui nous entoure est vivant ou mort. A l'image de cet étrange personnage émergeant lentement de l'obscurité totale, la photographie élaborée par Christopher Doyle attribue à l'univers diégétique quelque chose de vaguement fantomatique, décolorant la palette chromatique et renforçant la densité des tons clairs et obscurs. Cette pâleur de peau marquant chaque visage est-elle l'extinction de la vie, scarifiée par son agonie, ou bien au contraire une lente renaissance ?

Le docteur incarné par Leon Lai passerait certes pour un fou en croyant ressusciter petit à petit sa femme, au terme de nombreux jours de soins réguliers. Typiquement chinois est cet emploi de l'herbe médicinale pour vaincre les maux, disait Peter Ho-Sun Chan. Mais par-dessus tout, profondément universel est cet espoir de retrouver un jour ceux que nous avons perdu. Montrer deux fois la mort d'un personnage via le montage relève d'une certaine obscénité, dit-on... Peut-être, mais par ce même montage, faire revivre les défunts le temps d'une image, le temps d'une larme, grâce au fait que l'on puisse « croire », cela restera toujours d'une indéniable beauté.

Pierre-Louis Coudercy



Flash Point


"LES POLICIERS ATTRAPENT LES CRIMINELS"

Flash Point
Réalisé par Wilson Yip, chorégraphié par Donnie Yen
Avec Donnie Yen, Louis Koo, Collin Chou, Fan Bingbing
88 min





Troisième collaboration entre le nouveau-venu parmi les grands Wilson Yip et le virtuose martial Donnie Yen, Flash Point est un polar sec et nerveux. Avant la rétrocession de Hong-Kong à la Chine, le violent officier Jun Ma est sur le point de faire tomber le dangereux gang des trois frères sino-vietnamiens. Hélas, son collègue infiltré est démasqué et gravement blessé, d'autant plus que les frères ne s'en arrêtent pas là, afin de supprimer les preuves compromettantes. Aveuglé par la colère devant la cruauté du gang, Jun Ma se lance dans une répression sans merci. Flash Point ou un divertissement de choix pour les amateurs de polars d'arts martiaux.

Avant le déjanté Dragon Tiger Gate, frisant le kitsch dans ses couleurs pétantes et ses combats ébouriffants, il y avait SPL. Ce dernier et Flash Point pourraient être vus comme deux faces d'une seule et même pièce, chacun étant le contraire de l'autre. Aux scènes crépusculaires de SPL se succèdent les séquences ensoleillées de Flash Point. A la détresse du premier s'oppose la rage aveugle du second. Seul point thématique commun : l'explosion de la violence comme fin de parcours inéluctable.

Cette brutalité n'attend toutefois pas le dernier tiers du film pour lacérer l'écran, imprégnant déjà les brèves scènes de combat disséminées sur la première partie. Aucune concession n'est accordée, aucune pitié n'est éprouvée, pas même envers une petite fille en larmes ou un homme désarmé, à tel point que la violence pourrait s'avérer purement gratuite, au service d'un scénario des plus basiques.

En effet, le principal défaut que l'on pourrait reprocher à Flash Point serait son scénario aussi basique que stéréotypé . Si l'évolution de l'histoire et la caractérisation des personnages peuvent apparaître comme des prétextes pour les scènes d'action, le scénario garde au moins une relative cohérence dans l'enchaînement de ses séquences. Certes, l'absence de réelle subtilité ou de renversement peut refléter une vacuité indéniable, mais nous pourrions tout aussi bien considérer qu'il s'agit là d'un choix délibéré vis-à-vis d'un film qui prône l'action sauvage et décomplexée.

Flash Point fait assurément partie de ce genre de productions, alors autant ne pas bouder son plaisir et profiter du spectacle. Soutenue par une musique aux accents simples mais aux percussions dynamiques, la mise en scène de Wilson Yip revendique une clarté optimale, tout comme celle de Donnie Yen lors des combats. Ces derniers y gagnent considérablement en efficacité, car la vivacité et la virtuosité des chorégraphies sont de très haute volée. Plus qu'un simple climax, la dernière (longue) scène d'action nous offre un combat d'arts martiaux d'une puissance dantesque, justifiant presque la vision du film à elle seule...

Pierre-Louis Coudercy





Bande-annonce : sous-titres anglais
(film sorti en DVD le 21 Janvier)


Los Bastardos + Pour un instant, la liberté


DÉSIRS EN EXIL

Los Bastardos (réalisé et écrit par Amat Escalante) et Pour un instant, la liberté (réalisé par Arash T. Riahi)

Hasard du calendrier, le 28 janvier dernier les salles de cinéma ont accouché de deux films forts prenant pour thème l’exil : Los Bastardos et Pour un instant, la liberté. Quand le cinéma devient le territoire d’une parole engagée, les images laissent sans voix.

Escalante est américain d’origine mexicaine, Riahi autrichien d’origine iranienne ; si leur histoire est différente, elle a nourri leur inspiration d’une égale intensité. Leurs films racontent au présent la traversée des frontières que firent leurs propres parents. Le regard que portent les deux réalisateurs, en tant que « 2ème génération » d’immigrés, luit aussi de la même révolte face à l’absurde du racisme et l’inhumanité des procédés bureaucratiques.

Los Bastardos était présent à Cannes (sélection Un Certain Regard), et a déjà éclaboussé la Croisette de ses scènes sanglantes. Pas étonnant de la part d’Amat Escalante, qui s’était déjà distingué en 2005 avec son premier long, le cinglant Sangre. Son dernier film raffle tous les prix sur son passage. Il narre les 24 heures de la vie de deux travailleurs mexicains clandestins à Los Angeles. La lenteur des séquences perturbe, et la violence, qui jaillit de la scène pivot du film, étrangle sans prévenir. Ici la rédemption est impossible, peut-être parce que l’on est trop proche de la réalité ? Des aplats de couleurs entrecoupent le film sur des riffs de guitare survoltés. « Ce sont les couleurs du drapeau mexicain, explique Escalante, parce que c’est tout ce qui reste aux immigrés une fois qu’ils ont quitté le pays. » Aux réfugiés iraniens en dérive de Pour un instant, la liberté, c’est la radio qui devient l’ultime point d’attache. De facture plus classique, le film d’Arash T. Riahi (déjà systématiquement récompensé dans plusieurs festivals par le Prix du public) fait rire et pleurer le masque de la tragédie. Le destin de douze personnages ayant franchi les montagnes pour rejoindre la Turquie se déplie avec une justesse bouleversante ; et pour cause, Riahi a mis 7 ans à monter son film, durant lesquels il a mené une réflexion intense sur la problématique des réfugiés. Ses portraits croisés, loin de disperser le récit, l’attachent au contraire aux moments de bonheur éphémère que Riahi choisit de montrer. Dans l’attente des papiers, les rêves d’une vie meilleure se mélangent à l’incertitude d’avoir fait le bon choix. Deux films que l’on ne saurait donc que trop conseiller aussi au nouveau Ministre de « l'Immigration et de l'Identité nationale »…

BA :: Los Bastardos (distrib. Le Pacte / sortie le 28 janvier 2009)


BA :: Pour un instant, la liberté (distrib. Les Films du Losange / sortie le 28 janvier 2009)



Nora Mandray

Personnalité du mois : Agnès Varda


Dans son dernier film, Les plages d'Agnès, Varda se retourne à 80 ans sur une vie de cinéaste et de plasticienne, de femme engagée et de femme tout court. « Cinéaste est un mot qui se termine en e mais cinéaste au féminin est quand même un peu différent » : fidèle à cet adage, la jeune photographe qui ne se destinait pas au cinéma en a épaté plus d'un en se lançant en 1954 dans un premier long métrage, salué par la critique, La pointe courte. A partir de là, de court-métrages en longs, enlevant les lunettes noires de Godard dans Les fiancés du Pont MacDonald (1961) ou collectionnant les pommes de terre en forme de coeur dans Les glaneurs et la glaneuses (2000), Varda a fait son petit bonhomme de chemin. « Agnès Varda (…) s'amuse en tournant ses films, afin que nous puissions nous amuser en les voyant » disait Truffaut en 1957. Mais la jeune Agnès pouvait aussi rafler très sérieusement le lion d'or 4 ans plus tard avec Cléo de 5 à 7, tomber amoureuse de Jacques Demy, monter une maison de production, faire deux enfants, militer pour l'avortement, visiter Cuba quand Castro venait juste d'arriver, partir aux Etats-Unis pour y louper mai 68 mais y vivre en pleine contestation hippie, monter des expositions (ses plages et ses cabanes étaient déjà à la fondation Cartier en 2006 et elle se baladait déguisée en patate parlante dans la biennale de Venise 2003), et bien sûr faire, encore et toujours, des films. Sur ceux qui habitent à quelques mètre de chez elle (Daguerréotypes, 1974), sur ceux qui n'ont pas d'abris (Sans Toit ni Loi en 1985), avec son fils (Kung-Fu Master, 1987), avec et sur Jacques Demy aussi, parce que la mort ça fait partie de la vie, et qu'il est mort, en 1990, dix jours après la fin du tournage de Jacquot de Nantes... D'ailleurs, si Noël ne vous a pas mis sur la paille, vous pouvez aller acheter le coffret Demy, ou peut-être même les courts-métrages d'Agnès, au 88 rue Daguerre (14ème) : la porte de Ciné-Tamaris est ouverte, et si celle de la salle de montage est entrebâillée, vous apercevrez peut-être Varda... ou Agnès.

Piera Simon

Les plages d'Agnès

de Varda


« Je joue une petite vieille rondouillarde et bavarde, qui raconte sa vie » : après la voix-off des Glaneurs, et l'apparition en joueuse de casino aux côtés de la croupière Jane Birkin dans Jane B par Agnès V, Varda se livre toute crue à son public pour fêter ses 80 ans. Une petite plongée dans l'univers Vardesque, guidé par la cinéaste elle-même, qui n'a pas peur d'affirmer qu'elle « habite le cinéma » et se construit des cabanes en pellicule.

Parce que « l'imagination élève d'un ton la réalité », comme disait Bachelard, Varda ne pose pas de bornes à son film. Raconter sa vie, d'accord, mais multiplier les façons de raconter, c'est encore mieux. Un peu comme tous ses miroirs installés sur la plage, au début du film, et qui reflètent la mer, le ciel, d'autres miroirs, parfois la caméra et surtout les techniciens, au point de se perdre dans les reflets successifs – mais qui ne montrent pas Agnès. Il faut savoir laisser l'image aux autres, il faut savoir les écouter aussi (c'est déjà comme ça que se construisait le portrait en creux de la silencieuse Mona de Sans toit ni loi) : « imaginer la perception d'un film par les autres, c'est vraiment ça notre métier ».

De plages en plages, de films en films, toute une vie de cinéaste se déroule. Même lorsqu'elle n'est pas derrière la caméra, Varda ne peut s'empêcher de faire du cinéma, en mimant face à nous un travelling arrière. Ou, si elle est au cadre, elle choisira de montrer d'abord un plan vide, en laissant à l'humain l'effort de venir s'y infiltrer : un « cadrage insistant » qui fait sentir le cinéma – et la cinéaste.

En suivant toujours le fil de sa voix-off qui raconte et commente, le film se déroule, passant du noir et blanc à la couleur, tentant de reconstituer des souvenirs d'enfance, laissant un instant la place à un autre film, d'elle ou de Demy, nous plongeant parfois dans des séquences oniriques comme lorsqu'il s'agit de remonter la Seine à la voile, ou de faire venir des trapézistes sur une plage. Parce qu'aussi, « au cinéma on se donne le moyen de réaliser ces rêveries »... Des rêves en couleur et en douceur, un peu comme les films en couleur et en chansons de Jacques Demy, dont l'absence traverse Les Plages et à qui Varda n'a de cesse de rendre hommage. Quitte à jouer avec ses films, et à transformer la Sandrine Bonnaire déguenillée de Sans toit ni loi en la fée éblouissante de Peau-d'âne. Parce qu'il y a toujours moyen de saisir un sourire, ou un instant de bonheur, même s'il est incertain, même si une famille vêtue de blanc et dansant avec grâce exclut a priori une Varda habillée de noir : il faut aller vers eux et offrir ce que l'on peut. Comme un conte en image.

Piera Simon


Plus d'infos sur ce film

Burn After Reading

de Joel Coen et écrit par Ethan Coen




L’œuvre conséquente des Frères Coen a toujours été conduite selon un art de la bifurcation qui voit les comédies poético-absurdes plus ou moins marquantes succéder à des tragi-comédies dont l’accent noir leur fait porter un certain poids. Ainsi, dans la foulée d’un No Country For Old Men flamboyant et dépressif, la fratrie Coen revient aux sources de la « screwball comédie » pour un film vite enterré par de paresseuses ficelles scénaristiques et finalement aussi léger que le souffle d’une brise sur les fondations d’un gratte ciel.

Porté par un casting poids lourd où les stars viennent cabotiner et se travestir en ringards décérébrés, Burn After Reading loue la ritournelle d’un monde absurde sur lequel chaque nigaud vient glisser et finit par être totalement dépassé. Le système Coen repose donc habituellement sur ce joyeux foutraque pour inventer des perles de noir dialogue et imaginer des rebondissements délurés. Or, ce film qui clôture la trilogie des idiots ouverte avec O’ Brother, s’avère construit telle une parenthèse farfelue qui se referme comme elle s’était ouverte, suivant l’aveu fatal d’un récit faiblard (faussement incongru) et l’emprise étouffante d’un scénario tournant à vide. Le pitch alambiqué du nouveau Coen mystifie donc le spectateur par son casting de façade et les pistes qu’il est censé ouvrir… Mais derrière tout cet apparat, on pourrait presque voir se dessiner la page blanche de Barton Fink.

Osbourne Cox (Malkovich) agent de la CIA tient à ruminer son dégoût du monde et son frais licenciement en écrivant ses mémoires alcoolisées dont tout le monde, a priori, se fout. Mais le jour où sa colérique de femme oublie le fichier les contenant dans un navrant club de fitness, les inénarrables demeurés (Brad Pitt et Frances McDormand) qui les récupèrent décident de faire chanter Osbourne Cox (nom qui, convenons-en, accapare dans la bouche de Pitt une résonance mystique). Ce beau petit monde est complété par George qui enfile ici un rôle de dragueur ridicule, passionné de sex toys, qui attire ses proies sur la toile et dont les seuls bons mots seront finalement ce désir de courir formulé à chaque reprise d’une nouvelle coucherie.

Notre scénariste a donc imaginé cette brochette d’acteurs s’observer en plissant bien les sourcils comme pour se jouer du film d’espions et de la paranoïa ambiante d’un monde sur le qui-vive. Les Coen ne parviennent pas non plus à offrir, au fil du récit, des personnages sortant un minimum de l’archétype qui leur a été collé sur le front et du centre de la cour de récré où ils se sont fatalement emprisonnés. Alors, l’espèce de mécanique volontairement absurde qui nous invite à survoler les différentes vignettes amuse à première vue mais lasse finalement à mesure que le film s’enraye dans un suspense factice et inoffensif.

Romain Genissel


Hunger

de Steve McQueen

S'agissant de sa première réalisation, on peut dire sans prétention que Steve McQueen a frappé très fort. La mise en scène de Steve McQueen est une des plus fascinantes jamais vu sur grand écran. Un sentiment profond de mal-être se dégage de cette oeuvre (à présent) majeure du cinéma indépendant britannique.

Le réalisateur se penche sur le quotidien de soixante-quinze prisonniers, tous membres de l'IRA. Dans le but d'obtenir le statut politique et face à la rigueur et l'inflexibilité de Thatcher, ils décident à l'unanimité d'entamer une grève de l'hygiène et de la faim, en refusant par exemple de porter les vêtements de prisonniers ordinaires.

Le regard intérieur du réalisateur sur l'univers carcéral où la dignité humaine n'a plus cours, où la cruauté physique infligée est permanente, où les sévices sexuels et autres préjugés religieux sont récurrents ainsi que la manière dont il filme les accès de violence extrêmes des gardiens ne peuvent laisser indifférents les spectateurs.

Se divisant en trois grandes parties comprenant le conflit avec les gardiens, puis le dialogue entre Bobby Sands et le prêtre de son enfance pour clore sur la grève de la faim qui reste le passage le plus émotionnel du film, le scénario se concentre sur la dégradation du corps humain avec comme seule alternative possible, pour faire fléchir les autorités et attirer l'opinion publique, le recours à la grève de la faim.

Le fait que Steve McQueen refuse de donner raison à qui que ce soit rend le film encore plus intéressant et évite de ce fait la simplicité ; l'IRA était loin d'être composée d'enfants de choeur. Hunger est une réalisation oppressante, absorbante et extraordinaire qui a rarement été vue à l'écran. C'est un film à ne surtout pas manquer. Une mise en scène nerveuse et cette atmosphère intense que l'on peut ressentir du début à la fin vous scotche littéralement à votre fauteuil. La capacité de Steve McQueen à maîtriser son sujet est clairement évidente malgré une certaine contemplation pour la souffrance. Il est totalement impossible de ne pas être ému par ce tour de force surtout quand on prend conscience de ce que ces prisonniers ont pu et dû endurer.

Le film a remporté la caméra d'or au Festival de Cannes 2008, une récompense amplement méritée pour une oeuvre inclassable. La minutie avec laquelle Steve Mc Queen capte le moindre souffle, les émotions à peine perceptibles, les raccords de regards parsemés çà et là d'instants empreints de poésie viennent contrebalancer la tension extrême du film et permettent au spectateur de reprendre ses esprits avant l'explosion de violence de la scène suivante. Malgré sa brutalité, le film conserve la stature d'un drame courageux. A mi-chemin entre documentaire et film politique, Hunger est un film bouleversant.

Frédéric Guilleman




Pour Elle, Fred Cavayé


Pour Elle aurait très bien s’appeler Pour Eux. Les lumières s’éteignent et le silence se fait dans la salle. A l’écran, le noir est complet et les respirations saccadés de deux hommes se font entendre, nous sommes trois jours plus tôt. Vincent Lindon est au volant d’une voiture, le visage tuméfié et sanglant, l’œil hagard. Il se retourne vers celui qui est allongé sur la banquette arrière, hors-champ. Et puis tout s’arrête, nous sommes à présent trois mois plus tôt, mais trop tard le ton est donné pour le reste du film…

Lisa, Julien et Oscar, famille unie et vie tranquille pour le décor. Jusqu’au moment où tout bascule, tout est calme, serein et doux. Pourtant, on sait qu’on s’est déplacé pour voir un thriller et on cherche, on attend le suspens haletant, on recherche celui des premières scènes. L’union chaleureuse ne durera pas et le cauchemar commence: la police débarque avec fracas pour emmener la femme de Julien (Diane Kruger, étonnante attachante et tellement naturelle). Le petit-déjeuner paisible sera leur dernier. Fred Cavayé nous démontre ici qu’un trhiller à l’américaine est enfin possible en France.

Ce néo-réalisateur pour son premier film, dont le scénario est cosigné avec Guillaume Lemans (porte un coup aux mauvaises langues : 1h36 de suspens, qui se tient, à l’ambiance crédible et sans faux-semblant, il en ressort une crédibilité indiscutable. Pour noircir le tableau, on peut critiquer le jeu du flic un peu trop zélé, mais ce sera le seul point noir du film, et minime qui plus est.
Dans les rôles principaux, y compris celui du petit garçon Lancelot Roch, pas une seule fausse note. Vincent Lindon, aux antipodes de « Mes amis, mes amours » de Loraine Lévy est brillant, Diane Kruger resplendissante en taularde, les grands-parents et l’ainé de Vincent Lindon quant à eux, dévoués à leur fils (et frère) ressortent avec une grande humanité, malgré leurs silences. Le casting d’acteurs quasi inconnus, mis à part les deux guest stars, est ficelé d’une telle manière qu’il laisse la part belle à des talents qu’on aimerait revoir.

Un mélange d’amour, de haine, de cavale et de violence tant psychologique que physique, c’est le résultat de ce film à voir…

Le Jour où la Terre s’arrêta


LE JOUR OU LA TERRE S'ARRÊTA


Réalisé par Scott Derrickson
Écrit par David Scarpa





« Klaatu Barata Nikto » : fantasticophiles de tous pays, à ce cri levez-vous ! Le classique de 1951 de Robert Wise, qui exprimait une inquiétude née en même temps que la Guerre Froide, celle d’une catastrophe nucléaire, a néanmoins essentiellement marqué par ses effets spéciaux en général et son robot « armifuge » en particulier, le sobrement nommé Gort, que cette version présente comme l’acronyme de l’équivalent anglais de Robot Tactique Génétiquement Organisé (!), et bref, c’est par cette phrase que le dit-Klaatu s’adresse au robot, pour cesser son assaut anti-violence.

Cette parenthèse de situation refermée : dans la série des Et si ?, voici : Et si la survie de la Terre et celle de l’Humanité étaient incompatibles ? Et si les êtres qui peuplent les étoiles faisaient ce triste constat et décidaient de trancher dans le vif ? Et si leur messager était Thomas Anderson, non, il s’appelle Neo… pardon, je m’égare.

D’autant que Keanu Reeves, qui doit compter parmi les acteurs américano-canadiens nés au Liban les plus sous-estimés de la planète, est ici fort loin de la Matrice et plus proche de Terminator, au niveau du jeu s’entend : sa maîtrise remarquable de ses réactions afin de contrôler les tics du quotidien, pour exprimer le mal-être d’un quidam autremondain à se trouver humanisé, dans tous les sens du terme, pourra peut-être faire réfléchir les contempteurs de Schwarzie sur le flou qui entoure la notion d’ « inexpressif ».

Mais il faut de toute façon souligner qu‘ici, c’est le scénario qui vole la vedette au jeu des acteurs (Jennifer Connelly, belle belle-mère-courage mais qui choisit un peu trop vite son camp ; Jaden Smith, dont le personnage de préado détruit par la mort de son père touche et agace tout à la fois dans le contexte du film) ; le scénario qui voit donc l’émissaire Klaatu se faire embarquer à peine arrivé pour nous avertir de l’ultimatum, puis se faire refuser de pouvoir ne serait-ce que le délivrer à l’ « Assemblée des dirigeants du monde ». Au passage, le vaisseau (servi par de magnifiques effets spéciaux, comme l’ensemble du film) atterrissant à Manhattan, les autorités américaines sont montrées sous un jour particulièrement…bourrin serait le mot adéquat le moins grossier. Disons simplement que si un Alien pacifique regardait le film de Derrickson, il ne ferait pas de la Terre en général et des USA en particulier sa villégiature d’été cosmique… A moins de succomber à nos « autres facettes », comme le fera peut-être Klaatu sous l’influence d’Ellen et de son beau-fils, du moins si l’humanité veut survivre…

Au final, les optimistes y verront une confirmation de l’absence de fatalité absolue ; les pessimistes, une confirmation également, mais celle que l’humanité a toujours besoin d’une motivation très appuyée pour prendre conscience… tout court ; et les indécis, un rappel d’une vérité simple mais parfois niée : si nous ne pouvons nous passer de la Terre, la Terre peut très bien se passer de nous.

Cyril Schalkens