Etreintes Brisées, de Pedro Almodovar

Suite à Volver en 2006, Almodovar est de retour sur les écrans, après un passage à Cannes fort applaudi mais non récompensé. Etreintes Brisées est un film à la structure narrative complexe, en va-et-vient entre une histoire d'amour passée et un présent se retournant forcément, via le questionnement des jeunes générations, sur ce qui le constitue. Un récit, donc, mais bien plus encore.

Almodovar ne maquille pas ses influences, d'une Pénelope Cruz transformée le temps d'un film dans le film en Audrey Hepburn, à la pourpre flamboyante du mélodrame des fifties, façon Sirk. Vertigo aussi, via une revisitation vertigineuse d'un plan d'escalier en plongée : qu'il s'agit de descendre et non de monter, mais toujours pour rejoindre une femme, et qui se substitut en un long fondu enchaîné à une bobine de film se déroulant à l'envers.
Car Mateo (Lluis Homar) était réalisateur – sauf qu'à la suite d'un accident, il est devenu aveugle, et a donc changé de métier en devenant scénariste. Il a aussi changé de nom (devenant Harry), histoire de fuir un passé trop douloureux. Tetro dans le film éponyme de Coppola fait de même, et il ne s'agit pas du seul lien entre les deux films : pour l'un comme pour l'autre le passé est image obsessionnelle (au point d'être en couleur dans un film en noir et blanc chez Coppola) qu'il s'agit de faire ressurgir pour clarifier un présent douloureux de silence ; pour l'un comme pour l'autre l'art permet d'accéder à ce passé, mais il n'est pas possible de s'y plonger en solitaire – la jeune génération doit mettre la main à la pâte à son tour ; pour l'un comme pour l'autre, aussi, la famille n'a pas forcément des contours stables mais demeure essentielle.
Mateo / Harry va donc raconter son histoire, d'amour évidemment, contrariée bien sûr. Lena (Pénelope Cruz) est sa star et bientôt son amante. Mais Ernesto veille et charge son fils (Ernesto, dit X-Ray lorsqu'il apparaît en 2008 pour demander à Harry d'écrire un scénario sur sa vie d'homosexuel complexé par un père trop influent) de filmer le tournage de Chicas y Maletas, et en particulier Lena et Mateo. Ernesto père s'adjoint les service d'une liseuse sur les lèvres histoire de déchiffrer ce qui se dit à l'image : le cinéma parlant est né, en différé encore, et avec des défauts techniques évidents (« no labios », pas de lèvres). Mais bientôt Lena survient derrière Ernesto pour se doubler elle-même.
Plus de frontière possible, de toute façon les personnages vivent leurs vies comme un film et leur film comme une vie : témoin la jambe brisée qu'il faut justifier et donc fictionnaliser pour que Chicas y Maletas s'explique quant aux béquilles de l'actrice principal, témoin le film même qu'il sera enfin possible de monter comme le souhaitait Mateo, lorsqu'à la fin le silence a finalement été rompu...


Piera Simon

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