Looking for Eric, de Ken Loach

Il existe à Manchester trois clubs de foot qui pourraient bien être le miroir du monde actuel et l’image de l’histoire produite par Ken Loach pour son dernier film.

Le premier, Manchester City « blue » est le club (racheté dernièrement par un émir arabe) préféré d’une frange classe prolétaire qui ne se reconnaît pas en l’autre grand de la ville, Manchester United. Le club de Manchester United est en réalité une société qui, avec sa galerie de joueurs galactiques, survole le football européen grâce à sa position boursière et sa gestion de type multinationale. En matière de football, « Man U » est une équipe très agréable à voir jouer… Mais pour les mancuniens, les matchs se regardent dans les pubs, tant le prix du ticket pour le glorieux stadium est abusif et réservé à l’élite. Face à ce constat symptomatique du foot-business, les fans de la première heure ont cherché à se démarquer du club qui les a fait vibrer en créant une troisième voie avec une équipe mineure, dont les couleurs rappellent celles du United à l’époque où tout le monde se retrouvait et vibrait en reprenant en chœur le glorieux « Hou ha Cantona ».

Au début des années 90, les ouvriers anglais ont perdu une bataille et sont devenus malgré eux les victimes d’un système qui les écartait depuis déjà pas mal de temps. Et ce n’est pas innocent si Ken Loach a commencé à devenir plus engagé et revendicatif au moment où Thatcher montrait les crocs et essoufflait l’Angleterre de sa main de fer. Ainsi, la peinture d’une classe ouvrière déclassée et cette quête pour la reconnaissance des mal lotis qu’a entrepris Loach ont, semble t-il, été freinées par ce désarroi mondialisé que dépeint la grande oeuvre pessimiste It’s a Free World !

Plus proche de Sweet Sixteen pour son personnage que le révisionnisme classique du Vent se Lève, Loach revient ici sur le mode comique, avec un regard nostalgique porté sur ce paradis perdu qu’incarne le King français Eric Cantona.

Postier défait par une vie sentimentale qui a foutu le camp et débordé par la tenue d’une maison défaite par deux jeunes lad’s rebelles à l’autorité, Eric perd pied et tente de se suicider. Comme tout est affaire de projection, il s’en remet à son idole Eric Cantona pour retrouver sens à son existence et un peu de respect pour lui-même. L’amitié et la solidarité comme combat contre l’altérité et l’immoralisme ambiant, Looking for Eric l’illustre à chaque plan et le déroule tout au long du film. De même, les aphorismes de Canto (« ce n’est que face au danger que l’on peut se surpasser ») dévoilent le combat à mener et l’idée que ce sont les modèles à suivre qui manquent cruellement aujourd’hui.

Et l’intérêt que dans la veine réaliste de Ken Loach, une arme est un danger potentiel et pas un accessoire ou un simple jouet scénaristique. Ne pas y voir là de conservatisme mais, bien plus qu’une série américaine « frais emballée » et programmée pour du temps de « cerveau humain disponible », ce film devrait être diffusé un dimanche soir à la télévision. Car pour moi, Ken Loach joue toujours en première division.

Romain Genissel


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